L’institut de la Statistique du Québec a publié un fascicule rendu public depuis le 17
Octobre. Dans ce fascicule, on apprend que des enfants ont été étudiés pendant 5 ans (l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec ; enfants étudiés de
l’âge de 5 ans jusqu’à leur 10 ans). Une équipe de chercheurs de l’université de Montréal a étudié le rôle de diverses habiletés à la fin de maternelle.
A partir des premiers comportements
à la maternelle, ils ont établi des liens avec les futurs résultats scolaires (fin de primaire). On apprend que :
-
Les enfants qui avaient de moins
grandes capacités d’attention dès la maternelle réussissaient moins bien que les autres dans la plupart des matières.
-
Les habilités motrices fines de la
fin de maternelle (comme par exemple tenir un crayon) étaient un prédicteur du rendement futur et plus particulièrement de celui de l’écriture et de la lecture.
-
Les compétences de base
mathématiques (outre la connaissance du vocabulaire) comme la connaissance des nombres étaient associés au rendement scolaire ultérieur dans toutes les matières (mathématiques bien sûr et
également écriture, lecture et sciences)
Une étude de 2007 basée sur des
échantillons d’enfants québécois, anglais et américains donnait déjà des conclusions similaires et mettait en évidence l’importance des compétences de bases en mathématiques et des capacités
attentionnelles sur la réussite au primaire.
Le fascicule est en lecture public ici
Il est aussi intéressant de savoir
qu’en termes de neurosciences, Stanislas Dehaenne (S. Dehaenne, Collège
de France, circuits cérébraux de l’arithmétique élémentaire) a mis en évidence l’importance du sillon
interpariétal dans notre cerveau pour toutes les tâches qui nécessitent une manipulation des quantités. Cette zone semble aussi impliquée dans le langage, l’attention et les saccades oculaires.
La région pariétale, quant à elle, est également impliquée dans des nombreux processus : les transformations sensori-motrices, l’attention visuo-spatiale, et le transcodage
graphème-phonème.
On suppose que certaines
dyscalculies sont imputables à des anomalies des régions pariétales (implication dans le traitement des quantités).
C’est déjà ce qui questionnait
Isaacs (Isaacs et al., Brain morphometry and IQ measurements in preterm
children, 2001)
lorsqu’il a constaté par imagerie médicale que la région inférieure du lobe pariétal gauche était impliquée chez les enfants présentant une dyscalculie développementale (comparaison anatomique du
cerveau entre des enfants nés prématurément présentant une dyscalculie et des enfants nés prématurément ne présentant pas de dyscalculie).
On ne peut alors que constater que
l’avancée en termes de compréhension de notre fonctionnement cérébral confirme ce que l’on peut remarquer sur le terrain. Il me semble que c’est aussi ce qui est démontré avec l’étude poussée sur
du long terme (5 ans) des québécois : les compétences mathématiques sont un assez bon prédicateur de l’avenir scolaire des enfants.
Mon questionnement est alors le
suivant : puisque les compétences mathématiques nécessitent la mise en place de certains éléments, n’y-a-t-il pas alors une corrélation avec les différents troubles d’apprentissage et
notamment avec celui de que les experts étiquettent sous le terme de « dyscalculie » ? Pour se mettre en place, les compétences mathématiques ont besoin de certaines bases et donc
font appel, comme le démontrent les chercheurs, à :
-
des transformations
sensori-motrices ce qui se traduit dans l’étude québécoise par des habilités de motricité fine. Ces compétences sont légitimement impliquées dans l’écriture et par la suite dans la
lecture qui se met en place aussi par une conversion graphème-phonème passant aussi par le geste de la main.
-
De l’attention visuo-spatiale
ce qui se traduit dans l’étude
québécoise par des capacités d’attention. Ces compétences sont légitimement impliquées dans la centration sur une tâche, la persévérance et l’autonomie. On peut toutefois noter que l’attention
visuo-spatiale marque des difficultés d’orientation dans l’espace et des difficultés de fixation entre autres, qui seront des éléments importants de la mise en place du nombre :
correspondance terme à terme (manipulation lors du dénombrement). Or, il est évident que ces compétences visuo-attentionnelles ne trouvent pas leur nécessité uniquement dans l’usage des
mathématiques. Ces capacités visuo-spatiales vont être également utiles (voir nécessaire !) pour la lecture (poser son regard au bon endroit réclame par exemple d’avoir une saccade oculaire
efficiente), pour l’écriture (orientation dans l’espace, césure des mots, copie…)
-
Le transcodage
graphème-phonème est impliqué dans la mise en place de la
« voie lexicale » par l’intermédiaire de l’exploration visuelle. Ce point est alors intimement lié à celui de l’attention visuo-spatiale en mettant en évidence l’importance de la
stratégie du regard.
Depuis 2003, avec l’étude de Harvey
et Reid, un lien a été mis en évidence entre TDAH (Trouble Déficit de l’Attention avec Hyperactivité) et TAC (Trouble d'Acquisition de la Coordination). Cette étude conclut que les enfants TDAH
« sont à risque en ce qui concerne l’habilité motrice [… ] et
qu’une comorbidité pourrait exister entre TDAH et TAC. L’étude de Piecher, Piek et Hal, toujours en 2003, montre que 50% des enfants TDAH ont une performance motrice en-dessous ».
(Nicole Chevalier
, Marie-Claude Guay , André Achim , Philippe Lageix ,
Trouble déficitaire de l'attention avec hyperactivité : Soigner, éduquer, surtout valoriser, Presses de l’Université du Québec, 2006)
L’étude de Yochman, Ornoy et Parush (A. Yochman, A Ornoy et S. Parush – Perceptuomotor functioning in preschool children with symptoms of
Attention Deficit Hyperactivity Disorder – 2006) montre aussi que les TDAH ont des scores nettement inférieurs sur toutes les mesures
perceptrices et que ces scores sont en corrélation avec ceux de l’hyperactivité et de l’inattention. Les scores de motricité globale et le fonctionnement visuo-moteur seraient donc des
prédicateurs significatifs. La conclusion de cette étude est la mise en évidence de l’importance des dépistages précoces et la prise en charge des déficits soulevés. Mais comme le souligne
Kadesjö en 2010 (B. Kadesjö, Routine developmental screening at 5.5 and 7 years of age is not efficient
predictor of attention deficit
hyperactivity disorder - a critical comment, 2010), un dépistage systématique en termes de
développement des enfants de 5 ans et ½ et 7 ans n’est pas un prédicateur efficace, autrement dit, on peut supposer qu’il y a une partie des enfants qui seront effectivement TDAH mais pas tous.
Ces critères ne sont donc pas suffisants pour affirmer qu’un diagnostic de TDAH découlera de ces observations.
Si un lien semble exister entre
habilités motrices et déficit attentionnel, ne peut-on pas supposer que ce soit le manque d’habiletés motrices qui induit un déficit attentionnel ? Si les habiletés motrices sont
déficitaires, il est alors évident que l’enfant va puiser dans son stock attentionnel pour essayer de réaliser les activités motrices demandées et/ou correspondant à sa classe d’âge. Le coût
cognitif (surcharge cognitive) ne serait-il pas le responsable de ces problèmes attentionnels ? Et comme habilités motrices et attention visuo-spatiale sont liées ne peut-on dire que ces
éléments seraient de bons précurseurs d’une dyspraxie (dyspraxie visuo-spatiale notamment) ?
Thérèse Collins
dans sa thèse de psychologie cognitive (Plasticité de la transformation sensori-motrice et relations perception-action dans le système visuel, 2007) écrit : « Un nombre important
d’études confirme le lien étroit entre la perception visuelle et l’action. Par exemple, l’orientation de l’attention visuo-spatiale est liée à la préparation d’une saccade oculaire (Deubel et
Schneider, 1996 ; Kowler et al., 1995 ; Hoffman et Subramaniam, 1995 ; Doré-Mazars et al.,
2004); la persistance de l’image du mouvement est corrélée à la vitesse des mouvements de poursuite lente des yeux (Braun et al., 2006); et
l’espace visuel perçu est compressé vers la position visée par une saccade juste avant son exécution (Ross et al., 1997). »
L’attention
visuo-spatiale et les compétences visuo-spatiales favorisent donc les habilités motrices.
Que se passe-t-il
alors pour les enfants handicapés par une dyspraxie ?
Mais alors ? Tous ces ou au
moins un de ces éléments ne sont-ils pas les signes précurseurs de dyslexie, dyspraxie, TDAH et même de dysphasie (par leurs troubles co-morbides) ? La question qui me vient automatiquement
à l’esprit : combien d’enfants « dys » dans l’étude québécoise ?
Dommage, l’étude n’en parle pas.
Pas de dyslexique, pas de dyspraxique, pas de TDAH, pas de « dys » repérés ? Qu’il aurait été intéressant de voir justement le lien entre les conclusions de l’étude, les aides
mises en œuvre, et la réussite scolaire de ces enfants atypiques !
L’étude québécoise n’avait pas cet
objectif puisqu’elle énonce clairement en introduction qu’elle souhaite valider les conclusions de Ducan (2007) visant donc à mettre en évidence un lien direct entre les habilités de l’enfant en
maternelle et l’obtention d’un diplôme d’études secondaires. Elle souhaite « favoriser le développement optimal de chaque enfant qui sera un jour ou l’autre appelé à faire son
entrée sur le marché du travail ».
N’est-ce pas aussi ce que nous
voulons tous pour nos enfants ?
Comment favoriser le développement
optimal d’un enfant sans tenir compte de ces possibles dysfonctionnements ?
Comment valider un diplôme sans
tenir compte des enfants présentant des handicaps invisibles ?
Cela fait écho en moi avec il y a quelques jours l’annonce d’un projet pour évaluer les enfants « à risque » dès 5 ans. Une véritable polémique alors s’est mise en route relayée par la
presse :Le nouvel
observateur « Ficher
les enfants à la maternelle : c'est de la discrimination, tout simplement », Le Figaro
« Des
évaluations programmées en maternelle suscitent l'émoi », Le Monde « L'évaluation en
maternelle suscite un tollé » et « Vers
l'évaluation des élèves "à risque" dès 5 ans ».
Le projet, dans sa première phase, consiste en l’observation
des enfants de Grande Section de maternelle sur la compréhension des mots, la motricité, la concentration et les relations sociales. Les enfants sont alors partagés en sous groupes : Rien à
signaler, Risque, Haut risque.
La seconde phase permettrait suite à cette observation de
faire progresser les enfants notés comme à « risque » et à « haut risque ». La dernière phase, en fin d’année scolaire, est un bilan des compétences de l’enfant.
Jusque là,
l’idée parait même bonne !
Effectivement, la plupart des parents d’enfants ayant des
troubles d’apprentissage (dyslexie, dyspraxie, dysphasie, TDAH…) réclament un dépistage précoce afin que leur enfant puisse bénéficier précocement d’aides appropriées et d’aménagements scolaires
adéquats. Il est clair qu’une prise en charge précoce permet d’éviter des spirales infernales : difficultés scolaires, incompréhension, échec scolaire, perte de confiance.
Comme le montre encore l’étude des québécois, il y a des
prédicteurs d’une réussite scolaire dès 5 ans : mais alors quel est le problème ?
La crainte d’un fichage dans un premier temps.
Malheureusement, nous avons encore trop présent dans nos esprits la fameuse « base élèves » qui était un logiciel qui devait compiler des informations sur les enfants, et encore
dernièrement en septembre 2011 la circulation d’un fichier très spécial à Montreuil contenant des informations de la vie privée et des remarques subjectives.
Être un enfant considéré à « Haut risque » en
maternelle est alors vu comme une marque au fer rouge. Or, à 5 ans, heureusement bien des enfants évoluent et évoluent favorablement avec quelques coups de pouce. C’est d’ailleurs ce que démontre
l’étude de Kadesjö.
Être à « haut risque » cela voudrait dire quoi
alors ? Cela voudrait dire que l’enseignant à effectivement observer des difficultés importantes dans le langage, la motricité, le comportement et/ou dans l’attention. Ne peut-on pas
décemment penser qu’effectivement un enfant qui serait en difficulté pourrait être à « haut risque » d’un point de vue de son avenir scolaire ? Est-ce si choquant ?
Pour moi, non. En revanche, ce qui est choquant à mon sens
est :
- Le manque de moyens pour aider
ces enfants repérés : si l’on suspecte
une difficulté comme un trouble « dys » par exemple, quels seront les véritables moyens mis en œuvre pour l’aider sachant que :
· Les enseignants n’ont pas les moyens d’imposer un bilan orthophonique, un
bilan psychomoteur ou attentionnel… Ils ne peuvent que le suggérer en alertant les parents. Pas d’orthophonistes au sein des établissements scolaires, ni d’ergothérapeutes ou de psychomotriciens…
Ne rêvons-pas les Rased déjà s’amenuisent peu à peu alors ne demandons pas la lune pour l’avenir de nos enfants…
Néanmoins, je ne peux m’empêcher d’avoir en mémoire qu’une
orthophoniste intervenait auprès des élèves de primaire et principalement de CP en école publique, c’était un temps que les « moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre » et un temps qui
démontre que cela a déjà existé.
Et pourtant, l’intelligence collective pourrait être mise à
profit pour cet enfant : le regard des parents, le regard de l’enseignant, le regard d’autres intervenants permettrait peut être, avant même d’infirmer ou d’affirmer un possible diagnostic
(relevant seulement du corps médical), de mettre en œuvre des outils concrets pour accompagner cet enfant dans sa progression.
· Les enseignants ne sont pas formés ou pas suffisamment au repérage des
troubles « « dys ». Une fois, un enfant repéré comme à « haut risque », comment pourront-ils l’aider comme préconisé dans l’étape n°2 en le faisant progresser sur ses
points faibles. En outre, comment faire progresser un enfant quand ce ne sont pas de simples points faibles mais bel et bien un handicap qui est présent ?
A cela, on peut alors rétorquer facilement que justement ces
enfants-là n’ont rien à faire dans un système scolaire normal. Je dis juste que ces enfants là ne relèvent pas d’aide et d’accompagnement classique mais bien de rééducations. Il conviendrait
alors de privilégier des rééducations (orthophoniste, psychomotricien, orthoptiste…) qui pourraient se dérouler sur le temps de classe (surtout qu’en maternelle, ne l’oublions pas l’instruction
n’est pas encore obligatoire) plutôt que des temps de soutien. Je pense aussi que l’on peut adapter en mettant en place des objectifs réalistes (notamment lorsque des questions de troubles
« dys » éventuels se posent sur un enfant, en attendant les bilans, voire même en attendant l’infirmation ou l’affirmation d’un diagnostic) pour un enfant, n’est-ce pas d’ailleurs ce
qui est normalement fait en pédagogie différenciée ou lors d’établissement de PPRE ?
- Mettre en œuvre un dépistage
précoce sans mettre en place les moyens
· Le manque cruel d’AVS lors de la rentrée scolaire de 2011 n’en est qu’un
exemple. La lourdeur de la machine MDPH avec 4-6 mois d’attente dans certaines régions pour obtenir une déclaration en est aussi un autre exemple.
· Les délais d’attente dans les centres référents pour obtenir un diagnostic
n’ont fait ces dernières années que s’allonger. Il faut des mois pour obtenir un rendez vous et dans certains cas, ce rendez-vous n’est obtenu qu’après étude d’un dossier médical contenant déjà
moult bilans.
Après, il y a donc une polémique apparemment sur une
évaluation dès 5 ans. Et pourtant ?
Ces évaluations existent déjà en GS actuellement et personne
ne monte au créneau pour les faire supprimer. Les enseignants ont déjà l’habitude d’évaluer leurs élèves et de procéder à des aides spécifiques pour les aider à progresser. Il n’y a pas de
grandes nouveautés. La nouveauté est l’évaluation supplémentaire de certains critères précis et son côté systématique.
Bien sûr qu’à cet âge, il y a une disparité en termes de
développement de l’enfant. On ne peut pas non plus demander aux enseignants de pratiquer des bilans normés qui permettraient d’avoir des données fiables. L’idée est une évaluation suite à une
observation et comme dans toutes observations, il y aura forcément un biais évident : le facteur humain.
Rien ne sera
parfait aurai-je envie d’écrire, alors on ne fait rien ?
On peut donc y voir un avantage certain pour bien des enfants,
10% des enfants auraient des troubles d’apprentissages. Il y a donc la possibilité d’aider 10% des enfants à être détectés plus rapidement, de voir leur scolarité « aménagée »
rapidement donc facilitée notamment en terme de démarrage lecture-écriture-mathématiques, de les voir bien dans leur vie d’élève et par extension dans leur vie d’enfant : laissons leur aussi
cette chance ! Je pense à tous ces enfants « dys » qui finalement pourraient sortir des statistiques de l’échec scolaire : un rêve… d’enfant !